Le temps du numérique.

Le temps du numérique.

 

On dirait que ces derniers temps, il ne se passe plus un mois sans qu’un événement « Numérique » soit à l’agenda, que ce soit par rapport à la culture (terme à la portée de plus en plus large, voir le Culturefest pour s’en convaincre), l’économie, la science et autres. Pour la plupart sur invitation ou à l’achat d’un passeport à des prix, disons, institutionnels. Les médias en rapportent des échos, notamment l’intervention d’Alexandre Taillefer au sujet d’un Google québécois, mais la plupart de ce qui s’y dit restent plutôt à l’interne, si on peut dire. Et probablement que les sujets n’intéressent pas tant de gens que ça non plus. On est combien sur la planète à vraiment triper sur Blockchain ? Mais pour ceux que ça intéresse, mais qui ne sont pas vraiment dans la business, qui n’ont pas les moyens ou que les dates en pleine semaine n’adonnent pas du tout, parce que ça prend une job pour faire de la musique genre, qu’est-ce qui reste ? Néant. Et pendant que se discute ce qui pourrait être notre avenir, le système s’organise organiquement pour survivre, avec les moyens disponibles maintenant. Et des habitudes s’installent, ce qui à terme pourrait constituer un obstacle pour l’innovation qu’on semble appeler de tous nos vœux.

Je ne dénigre pas l’effort qui se fait en ce moment pour la mise à jour numérique des industries culturelles et autres du Québec. C’est un exercice nécessaire qui va en réveiller plusieurs sur le présent et le futur qui s’en vient, du moins on l’espère. Mais je crois que c’est des informations assez importantes pour l’avenir du Québec et de la planète pour qu’elles soient diffusées intégralement et abondamment. Parce que ce qu’on va faire avec le numérique dépend de tous. Oui, des innovateurs vont arriver avec des gugusses qui vont faire un peu de broue, qui va peut-être les rendre millionnaires parce que Google ou Apple vont racheter les gugusses, mais l’univers numérique sera toujours dominé par justement Google, Apple ou Facebook. Parce que la mentalité générale, du moins ce que j’en déduis, c’est qu’on ne peut rien y faire, embarque dans le bateau sinon tu coules. Ça diffère un peu chez les innovateurs/entrepreneurs, mais l’idée de se mesurer aux géants est la aussi jugée assez wtf ? D’où l’accueil plutôt éberlué de la communauté aux déclarations d’Alexandre Taillefer.

Mais pour ceux qui sont moins dedans, pour qui le web est encore un ennemi, ou encore ceux qui en subissent les désagréables conséquences, les idées de M.Taillefer ne sont pas si farfelues, au contraire. Sachant que nos concitoyens délaissent les structures locales pour acquérir une partie des produits et services dont ils ont besoin, il est tentant de vouloir se substituer aux entreprises qui ont pris le contrôle de ces canaux commerciaux. Les moyens nécessaires pour y arriver sont sans doute d’un ordre de grandeur qui donne le vertige, mais l’éducation économique de ces mêmes concitoyens demeure le plus grand défi auquel font face ceux qui croient que la tendance est réversible.

On le voit à petite échelle avec les difficultés qu’éprouvent certains artisans à vendre à juste valeur des produits du terroir, qu’ils soient bios, équitables ou écoresponsables. Même ceux qui sympathisent avec ce mouvement tiquent devant une paire de bas à 36 $ ou un foulard à 300 $, même si c’est fait à la main avec de la laine d’alpagas en liberté. Imaginez ceux qui se ruent au Wal-Mart pour économiser 25 $ sur une télévision lors du Boxing Day. On sait pourquoi ça coute tant, mais on fait le choix de mettre nos principes de côté le temps de s’acheter une paire de bas « Made in China » sur Amazon. Parce que c’est moins cher, pratique et que tout le monde le fait. C’est la nouvelle normalité. Mais qu’après avoir mis ses bas et qu’on sort dans la rue, on déplore les commerces fermés, c’est soit de l’aveuglement volontaire ou une inconscience gênante face aux conséquences de nos choix économiques. Nos dollars, même ceux à crédit, ont un énorme pouvoir sur l’économie. Tout ne se décide pas au-dessus de nos têtes. Et les taxes ou les impôts ont une responsabilité plus limitée qu’on croit sur la santé économique générale. C’est encore aux consommateurs qu’incombe la responsabilité de la rentabilité de telle ou telle entreprise. Là où on met nos dollars décide de la suite des choses. C’est une évidence qui n’est pas évidente pour tous. Et c’est là que le travail reste à faire et il est colossal.

Parce qu’au-delà des structures concurrentes, le défi numérique du Québec se trouve dans nos habitudes de consommation. Parce qu’on aura beau avoir « the best new thing on the web », si personne ne l’utilise, ça ne sert à rien. Ça prend un mouvement collectif, une mobilisation au-delà des initiés ou des purs et durs, pour qu’une économie basée sur sa géographie ou son identité culturelle et démographique puisse atteindre un niveau de rentabilité qui justifie les efforts.

L’ère numérique commande quant à elle une plus vaste communication et c’est le défi auquel devront s’adresser les innovateurs et entrepreneurs de demain, mais aussi la classe politique et les autres décideurs. Au même titre que les programmes Éduc’Alcool ou La Culture à l’école, il faudra investir dans la conscientisation face à nos choix économiques individuels ou collectifs. Parce que si on fait le choix collectivement de revoir les composantes de la structure économique sur laquelle on s’appuie en partie, il faudrait au moins le faire en connaissance de cause. Le numérique nous offre cette opportunité, à nous de s’en servir. Ou non.

C’est le temps de choisir notre camp.

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