Le livre de Serge

Le livre de Serge

Je suis devenu fan de Serge Gainsbourg juste à temps pour le voir entrer dans tombe. Une couple de mois avant de partir, Gainsbourg débarquait au Québec pour venir promouvoir son dernier film Stan The Flasher avec Claude Berri dans le rôle-titre au Festival de Cinéma de Rouyn-Noranda. Personnage médiatique, il en avait profité pour faire sa tournée des shows de tévé de la province. En 91, ça se résumait pas mal à 3 postes genre. Ça fait que j’l’ai vu enfiler cigarette après cigarette en direct à Jean-Pierre Coallier au canal 10. J’l’ai vu dire à Julie Snyder sur TQS que le meilleur cadeau qu’il a offert à une femme c’était sa bite. J’ai toujours ça chez nous sur VHS dans mon garde-robe. Encore aujourd’hui au Québec, la réponse qu’il a donnée à l’ex de Pierre-Karl Péladeau, est un de nos sommets télévisuels des 30 dernières années. C’était de la provoc de haute voltige à l’état pur comme la France était habituée de s’en faire servir depuis des années. Mais nous autres icitte, on n’avait jamais vu du quoi d’même. C’est pas Paolo Noël ou Donald Lautrec qui auraient commencé à parler des joies de la masturbation à l’émission Les Démons du midi avec Suzanne Lapointe pis Gilles Latulipe. Dans une autre entrevue, il avait aussi traité Vanessa Paradis de p’tite pisseuse pis avait dit qu’il était heureux d’être venu à Rouyn-Noranda parce qu’il aimait bien les « mineurs ». Génie du one-liner pis d’l’aphorisme, il n’avait pas raté d’utiliser ce douteux jeu de mots là. Quand que Gainsbourg est mort, ça faisait longtemps que Serge avait pris l’bord pis que Gainsbarre était à barre. J’ai écrit mon premier poème à vie en son honneur sur ma Remington Rana le soir qu’il nous a quittés. Cigarettes et alcools forts à la main.

Comment je me suis mis à m’intéresser à lui avant, c’était parce que j’étais tombé sur une couple de livres dessus à bibliothèque dans le Vieux-Terrebonne. Y en avait un en particulier qui était plus gros pis qui valait plus cher. C’était une édition de luxe à 140 piasses. Je me rappelle qu’il fallait signer un registre d’emprunt spécial au comptoir pour pouvoir partir avec. Ça rendait encore plus précieux mon prêt. Me souviens être passé à travers dans ma chambre d’la rue St-Louis chez mes parents juste en face de l’église à Terrebonne. L’ouvrage édité chez Denoël, n’était pas une véritable biographie dans le sens du terme. C’était plus un ramassis. En vrac, t’avais des paroles de chansons, le questionnaire de Proust auquel Serge répondait à la main, des photos de lui à Kingston pendant les sessions de Aux armes… pis d’autres consacrée à des nus de Jane Birkin sur le tournage de Je t’aime, moi non plus. Au travers de tout ça, t’avais aussi des photos exclusives de sa célèbre maison à Paris restée dans l’état exacte de quand Serge est parti. Des images sombres. Des pièces peu éclairées. Des murs noirs. De la poussière. Des compositions surchargées, limite baroque. Des gros plans sur sa bibliothèque, son Wurlizter, ses cendriers, des cadres, des découpures de journaux, des portraits de Brigitte, L’homme à la tête de chou. Tous ses fétiches y passaient.

J’avais tapissé ma dernière chambre d’ado de photocopies de Serge, de Dutronc, de Woody pis de François Truffaut. J’m’étais acheté son Best of en disque compact chez A & A au centre d’achat de Terrebonne. (mon deuxième laser à vie !). Pas de lecteur de disques dans ma chambre, j’avais dû l’enregistrer sur une cassette TDK avec le système de son dans le salon pour pouvoir écouter mon album en paix derrière ma porte fermée. Presque 30 ans plus tard, j’ai toujours c’te disque-là dans ma collection. J’en ai revendu en tabarnak !

J’ai lu pas mal de livres sur Serge dont l’immense biographie écrite par Gilles Verlant. Mais ce que j’appréciais le plus dans c’t’ouvrage-là, c’est qu’il permettait d’entrer dans vie d’l’homme le temps de quelques photos sans avoir à lire des paragraphes en entier pour rien. C’était un album de souvenirs. Aujourd’hui quand t’es fan de quelque chose, tu vas sur YouTube voir. Mais dans c’temps-là t’avais pas d’internet. Les images, fallait que t’ailles les chercher par toé même. Des fois ça impliquait devoir marcher deux trois coins d’rue pour ça. Fait qu’j’étais toujours rendu à bibliothèque en train de le r’louer.

Déménagé à Montréal une couple d’années après, je faisais ma run de posters dans le Village. Je suis tombé sur une version usagée du même livre dans les bacs used du Colisée su’a rue Sainte-Catherine. Y était 40 piasses. J’étais déçu d’voir que l’objet avait aussi rapidement dévalué. Mais au moins astheure j’pouvais m’payer du luxe à 100 piasses avec le quart du budget. Y avait dû appartenir avant à un autre fumeur d’Havanes. Quand tu faisais tourner les pages en dessous d’ton nez, le livre se mettait à puer le cigare. Tu pouvais presque dire qu’il était en odorama tellement qu’il sentait le tabac. On aurait dit qu’on avait fumé l’ouvrage par exprès pour qu’il sente c’que Serge devait sentir.

Chez nous, j’l’ai mis sur ma table de salon à côté de ma machine à écrire Royal portative. Un guitariste collectionne les guitares. Un écrivain lui collectionne les moyens d’écrire. Ça a été mon livre de chevet pendant une couple d’années. Dans c’t’appartement-là, même ma chambre, tapis mur à mur, avait l’air d’une pièce dans demeure de Serge. J’avais les mêmes livres que lui dans ma bibliothèque qui prenait tout un pan d’mur.

Si avec c’te livre-là j’avais des images d’en dedans de chez eux, j’en ai trouvé un autre plus tard qui s’concentrait lui, sur les murs extérieurs de sa demeure. La maison de Serge Gainsbourg était réputée pour être le bâtiment le plus taggé de Paris depuis qu’il avait emménagé là. Mais la grande particularité de c’te deuxième ouvrage-là, c’était pas seulement son contenu. Sa pochette avait été collée à l’envers. Le haut était en bas. J’reste persuadé que ça doit y donner encore d’la valeur pour les collectionneurs.

Un moment donné, j’ai perdu ma job. Ça a commencé à mal aller. J’ai attendu des mois pour que le chômage rentre. Comme un cave, j’était pas allé au BS non plus pour faire une demande. J’étais dans marde. J’vendais tout. J’faisais un tour à L’idée-fixe coin Pie IX pis Ontario pratiquement tous les jours. C’était un des gars d’Arseniq 33 qui m’achetait mon stock. Me faisais crosser pareil. Non seulement j’étais dans le rouge, mais j’avais toutes les addictions possibles qui font que tu détournes déjà facilement ton attention d’tes véritables responsabilités dans vie. Être fan de Gainsbourg ne vient pas sans un certain penchant pour la bouteille. Dans l’appart, tout est parti ben vite. Pis moé avec. J’ai dû vendre le livre. Pis l’autre a’ec la pochette à l’envers. Pis tout l’reste d’la bibliothèque. J’me souviens pu trop trop d’toutes les photos qui avaient dedans, mais m’a me souvenir toute ma vie de c’que l’livre sentait.

Y a deux jours de ça. J’va poser des posters au Pick up sur Avenue des Pins. Je connais le gars. Mais j’sais ben, ça veut rien dire. Qui cé qui l’connait pas? Fait longtemps qui est là. J’y vendais mes leftovers de playcopies d’magasins d’disques pis les autres compacts qui m’tombaient dins mains dins années 90. J’étais commis disquaire dans l’temps.  On a un respect mutuel. Fait un bout qu’on fait d’la bizness ensemble.

C’t’un livre décalicé des Sex Pistols posé de travers dans le fond du bac des nouveaux arrivages en entrant qui a attiré premièrement mon attention. 250 feuilles sur les pratiquement un an d’existence du band pour juste 4 piasses. L’ouvrage avait dû appartenir à un vrai de vrai. Tellement punk que même la pochette du livre de poche était toute déconcrissée. Le cover jaune était à moitié déchiré, les pages qui collaient pu ensemble, des plis de signets un peu partout, du handwritting dins marges. Un peu plus pis t’as des traces de sang laissées par le propriétaire qui se serait shooté à l’héro. Payer 4 piasses pour ça c’était déjà pas mal trop. Mais là, bang !, juste en arrière de lui, c’que j’voé pas, une copie du fameux livre sur Serge dont je parle depu t’à l’heure. Mon livre ! Je l’voé. Je l’ouvre. Je le sens. C’est lui ! C’est sûr que c’est lui. Y a mangé une petite claque pour certains. La couverture est pliée à une place pis elle frisotte un peu au bout, mais c’est sûr que c’est lui. On voit que la personne qui l’a eu après moé a dû y a faire attention. Y a été ben entrenu, mais y a du vécu pareil. Malgré la patine du temps qui y est passée dessus, son parfum lui, est resté intacte. Y sent toujours autant le cigare. Je l’aurais reconnu entre mille même si on m’avait pas dit avant qu’on m’ferait sentir un livre. On peut créer facilement des illusions avec les images. Mais le sens olfactif lui, c’est ben dur qu’on puisse jouer avec. Personne ne peut duper Proust. C’était LE livre ! C’était LUI. C’était le mien. Chus allé à caisse avec. J’ai poigné la biographie des Sex Pistols itou. Comme c’était ma première idée…

La valeur du livre de Serge avait encore baissé. Un autre quart en dessous. C’était rendu juste 13 piasses astheure pour entrer dans maison d’Serge Gainsbourg. Le gars me l’a fait à 10 piasses plus le livre du band punk toujours resté à 4. Quatorze piasses pour les deux. Mais le pire c’est que je les avais même pas. J’avais juste un dix sur moé. Il me les a laissés les deux pour 10. Ça a fini par faire que j’ai comme eu le Sex Pistols pour gratis.

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Seba — Y’a tout le temps de quoi.

Seba — Y’a tout le temps de quoi.

Ça commence cliché, dans un café sur Ontario, dans le coin pas de nom entre le Centre-Sud et Hochelaga. On se rencontre pour jaser « business », mais ça s’étire au-delà, fait longtemps qu’on se connait, qu’on s’apprécie. C’était pas censé être une entrevue, mais comme on a fait le tour de ben des affaires, y’a de quoi à faire avec ce qui aurait pu n’être qu’une bonne jasette.

Le prétexte, c’est son projet solo qu’il a commencé avec Dj Horg. C’est embryonnaire, mais il est excité, content de se remettre en mode créatif. Gatineau aussi est reparti, sollicité pour un festival, mais avec l’intention d’aller plus loin, le fun est revenu et l’avenir semble positif. Mais impossible de parler de Gatineau sans parler de « Karaoke King », l’album maudit, qui a fait débouler le band en bas du stage et signifié le break qui s’est achevé récemment. Créé dans une tempête de plein d’affaires, l’album a reçu de tièdes critiques et le reste s’est défilé à partir de là. Peu de support du label, pas de shows, c’était le cul-de-sac et les boys sont partis chacun de leur côté.

Seba s’est investi comme DJ et a éventuellement rencontré ceux qui allaient devenir ses collègues de Cargo-Culte, projet prometteur, mais qui n’a jamais vraiment eu la chance de quitter le quai. Ça a été quand même un plus dans son parcours et une façon de se réapproprier sa propre personnalité. L’aventure de Gatineau a été telle pour Éric Brousseau que Seba/Mc Brutal ont pratiquement effacé l’homme derrière les personnages. Et que dans la tempête de plein d’affaires, y’avait ça. Il avait un besoin d’équilibre et ça l’a mené à laisser tomber une couple de vices. Et que malgré tout, prendre une distance entre lui et Gatineau, c’était peut-être la meilleure affaire qui pouvait lui arriver à ce moment-là.

Frustré par la déconfiture de Cargo-Culte, il doutait de revenir sur scène un jour. Mais après un certain temps, il testait quand même Keuk pour voir si y’avait de quoi à faire avec Gatineau. Ça branlait, mais ce n’était pas un non non plus. Juste assez pour redonner le goût au MC de s’y remettre. L’étincelle était revenue. Ses années de DJ lui ont donné également un désir de revenir aux racines du rap, à ses racines, et de s’approcher un peu plus des reals . D’où le projet avec DJ Horg, parce que comme  real, c’est dur à battre et qu’à la base de la carrière de Seba, Horg a été son teacher, c’est même de lui que son patronyme est venu, bref un retour aux sources pour se pitcher dans le futur.

Le fait d’avoir ce projet en plus de Gatineau libère Seba d’avoir à choisir entre le définitivement Nu School/hybride/wtf de Gatineau et d’où il vient, le rap pur des 80’s. L’un n’empêche plus l’autre. Il a trouvé ses exutoires. Ce qui rend l’artiste fébrile à l’idée de retrouver son stage et de pouvoir dire ce qu’il à dire, de la façon qu’il le désire. Et ce, bientôt.

Parce que comme artiste, Seba a signé une œuvre qui a laissé une marque dans la discographie québécoise, avec une interprétation scénique unique qui a marqué quiconque a pu y assister. Sans entrer dans une appréciation subjective de cet apport, une voix comme la sienne est nécessaire encore aujourd’hui, même plus si on considère son futur projet avec Horg, comme un pont entre les différentes écoles du rap qui se dispute l’attention d’un public qui s’y perd un peu face à la multitude et qui n’est pas nécessairement conscient de cette diversité.

Et que, c’est peut-être plate à dire, qu’un artiste est souvent plus intéressant si il a connu l’adversité et qu’à ce rayon, Seba s’est donné et que la suite promet si cet adage s’applique. Il n’est plus jeune jeune, mais justement. L’écosystème musical actuel n’est plus l’affaire de la nouvelle saveur du jour, mais d’une réappropriation perpétuelle d’éléments du passé magnifiés en HD. Si Seba peut se servir de Gatineau pour ouvrir de nouvelles portes, go man. Le besoin est là et c’est peut-être à lui d’en combler une partie. À voir si ça va réussir, mais encore là, souvent le trajet est plus intéressant que la destination et ici aussi, Seba a livré la marchandise. Pas riche dans les poches, mais millionnaire dans le cœur. C’est mieux que ben des affaires.

Patrice Caron

Patrice Caron

Chroniqueur

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