Don’t believe the hype.

Don’t believe the hype.

Don’t believe the hype.

Ça fait presque 2 mois que ce texte reste ouvert sur mon ordi. J’ai même failli le flusher aujourd’hui, j’avais l’impression de suivre un courant, avec la panoplie de textes sur la rap Québ qui sont sortis en lien avec le show d’ouverture des Francos. Mais comme je ne m’étends pas trop sur l’histoire du rap Québ et que le prétexte du franglais est surtout pour parler de la situation de langue à travers ce débat, je le publie quand même.

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Dead Obies, par qui le débat du franglais s’est de nouveau retrouvé à l’avant-plan il y a 2 ans, lançait récemment son 2e album, GESAMTKUNSTWERK, un ambitieux projet qui témoigne de l’évolution du groupe et qui fait mouche auprès d’un public au fait des nouvelles tendances « post-rap » , une appellation rappelant le post-rigodon de Alaclair Ensemble, eux aussi porte-lances de cette vague musicale qui réinvente le langage du rap québécois. Dans un genre fortement dominé par les Américains, mais pratiqué partout dans le monde, la spécifité du rap Québ est malgré tout la norme, beaucoup revendiquent une appartenance géographique spécifique, que ce soit un reflet fabulé ou non d’une réalité propre à son interprète.

Dans ce sens, Dead Obies et les autres post-rappeux , honorent l’esprit du style en l’adaptant à leur vision du Québec, un point de vue somme toute très métropolitain, mais encore là, en se tenant à ce trait particulier qui est devenu la norme dans l’imaginaire hip-hop, de parler d’où tu viens.  Parce qu’il n’en a pas toujours été ainsi et qu’encore aujourd’hui, certains utilisent le véhicule hip-hop pour mettre de l’avant un imaginaire qui n’est pas nécessairement une capsule historique, un polaroid d’un groupe d’individus dans une situation x à tel endroit à tel moment. L’arrivée du gangsta-rap et ses évocations brutales d’une réalité propre à plusieurs afro-américains, et le succès que le genre connaitra marqueront plus que tout autre courant l’évolution du style et le langage utilisé par ses MCs. Même si pour se démarquer, certains s’identifieront à l’opposé, une grosse partie du contingent hip-hop adoptera cette approche et celle-ci deviendra la norme même si la violence d’un NWA est difficilement reproduisible sans assise dans la réalité où ce groupe en particulier évoluait. L’émergence du Wu Tang Clan au début des années 90 sera décisif pour l’évolution du rap et surtout de l’idée qu’on se faisait jusqu’alors d’un groupe de rap, 2 ou 3 MCS, un DJ et voilà. Avec le Wu Tang Clan, le collectif s’impose et la multitude de voix, avec chacun leur propre façon de s’exprimer, fera école et peut-être directement associé à ce que l’on connait ici, comme K6A, Alaclair ou Dead Obies.

Sachant tout cela, il est difficile de reprocher à ceux-ci leurs approches artistiques et l’utilisation de langues que ces approches commandent. Ils sont complètement en phase avec la ligne historique du rap. Même qu’ils l’amènent un peu plus loin, avec leur innovation sonore et langagière. Dans une industrie comme celle de la musique, c’est la recette d’un succès critique et d’un public potentiellement croissant. Le reste c’est de la mécanique et un peu pas mal de chance, mais enfin bref, ils font ce qu’ils ont à faire pour évoluer dans ce milieu, tout en étant en phase avec l’approche musicale choisie, tant mieux s’ils connaissent du succès.

Il est par contre normal que ce succès provoque un intérêt au-delà des amateurs du genre et des médias spécialisés. Et que d’un point de vue purement francophile ou générationnel, le langage choque. Et que l’inquiétude gagne certains. Sachant que notre culture est souvent un reflet de notre réalité, encore plus dans le cas du rap, ça peut projeter une image de la jeune génération un peu inquiétante pour qui la langue française est importante et qui en a une idée assez figée dans le temps,  particulièrement au moment où il en a fait l’apprentissage. Mais sachant aussi que le français n’a jamais cessé d’évoluer depuis sa naissance et que la popularité de son usage s’est répandue à travers différents peuples, englobant des régionalismes propres à chacun de ceux-ci, que dès que le premier colon français a mis le pied sur le sol de ce qui allait devenir le Québec, son français allait être teinté de son territoire et de ses habitants actuels ou futurs, il est peut-être un peu alarmiste de prendre en exemple ces groupes comme un exemple de la déchéance de l’usage d’une langue, mais plutôt une piste vers ce à quoi le français au Québec ressemblera un jour.

Même si cette façon de s’exprimer est comprise parmi la génération à laquelle cette musique s’adresse, ce que ces groupes proposent est avant tout une forme fabulée d’une réalité, et où le langage est soumis à une vision tout aussi fabulée d’une réalité ou d’un futur utopique, conditionnel à ce qu’on ait une certaine connaissance de ce langage pour comprendre le propos. Le tout conditionné par une histoire et des références uniques au style de musique, un peu comme le heavy métal peut l’être aussi, qui peut laisser les non-initiés dubitatifs quant aux intentions véhiculées par les mots ou la musique de ces styles.  Et une fois hors des cercles d’initiés, on constate que oui les anglicismes et les expressions anglaises émaillent le propos de beaucoup de gens, mais jamais au niveau de ceux des Dead Obies ou de Loud Lary Ajust, comme personne ne parle comme Raoul Duguay au temps de l’Infonie ou comme Éric Lapointe (blague). Car, même si Dead Obies a présenté initialement son utilisation des deux langues officielles comme un miroir de la nouvelle réalité québécoise, son discours s’est un peu modifié pour plutôt présenter ça aussi comme une liberté artistique. Ce sujet a beau leur avoir donné une visibilité inespérée, la récurrence avec laquelle ça revenait dans les entrevues devait commencer à les gosser et que justement, on ne parlait pas assez de la proposition artistique.

Cet aspect de porte-étendard d’un Québec nouveau me gossait pas mal avant que j’écoute ce qu’ils font. Il a fallu que je passe par-dessus.  En même temps j’applaudis le stunt pour la publicité que ça leur a donné, je comprends le band d’avoir surfé là-dessus, quand tu n’as pas d’argent et que t’es capable de susciter autant de discussion sur ton produit, on admire et on souhaite avoir ce genre de timing un jour. Mais c’est en même temps symptomatique de notre époque à la mémoire d’un poisson rouge, on oublie vite. Aussi loin que je me souvienne à propos du rap québécois, l’anglais y a toujours été métissé jusqu’à un certain degré. Dans un article paru dans le Voir peu de temps après la parution de leur album, Yes Mccan des Dead Obies mentionnait avec pertinence Muzion comme un groupe où les langues s’entremêlaient selon l’inspiration de la chanson. Et ce n’est pas juste avec le rap non plus, comme Grim Skunk le prouve depuis plus de 25 ans.

Ce qui témoigne de la déchéance de langue française est plutôt la qualité du français écrit et celui qu’on entend. Les coupures récurrentes en éducation et les changements de méthode d’enseignement idéologique auront eu raison de la qualité de l’écriture de plusieurs et à voir les textes publiés au peu partout, c’est beaucoup plus alarmant. Je suis le premier à me lancer une roche dans la face à ce sujet. J’étais pourtant bon à l’école, selon mes bulletins du moins. Mais en pratique réelle, j’ai toujours le doute. Parce que on m’a fait voir mes erreurs, souvent, moi qui me croyais bien bon, maintenant je ne suis plus sur. Je travaille là-dessus encore. Mais beaucoup se sont dit fuck off, j’écris comme je l’entends. Et ça donne ce que ça donne.

Que cet idéal de bien s’exprimer soit totalement évacué par beaucoup, ça c’est troublant. Ça veut dire que nos ainés ont échoué. Que les enseignants, en français ou autres, n’ont pas su transmettre cette préoccupation. Que les médias ont abdiqué leur rôle à cet effet et que finalement cette culture, celle que l’on croit commune quand on se parle entre nous autres dans nos ti-bureaux d’idéologues de gauche, ben elle n’intéresse pas tant de monde que ça en fin de compte.

Ce qui explique la panoplie de copies et de dérivés de produits venus d’ailleurs et plébiscités d’une façon ou d’une autre pour nous être servis avec nos saveurs, c’est-à-dire avec une déclinaison quelconque de « douches » familiers, idéalement comiques et des jokes de poutines. Avec pour résultat qu’on se tourne la tête ailleurs, notre culture s’inspire maintenant en majorité d’une réalité™ américaine et le langage en est forcément influencé. Et que de plus en plus, à défaut de connaitre son équivalent en français, le mot anglais prend la place de celui en français, pas seulement parce que c’est cool et que ça fait de bonnes rimes, mais parce qu’on l’ignore, que c’est plus facile de « dropper » le mot anglais. Ce n’est pas la nouvelle façon de parler français au Québec, c’est un symptôme de la paresse intellectuelle. Ce n’est pas des identifiants comme les régionalismes, c’est le résultat d’un colonialisme culturel en œuvre depuis plus d’un demi-siècle, auquel nos ainés ont bien tenté de résister depuis toujours, mais le sapage perpétuel de l’extérieur, et surtout de l’intérieur, aura quand même fini par débiner même les plus endurcis d’entre eux.

Avec cette vieille garde qui disparait et la nouvelle qui s’impose, c’est l’avenir de cette langue qui se décidera dans la décennie qui s’amorce. Et quoi qu’on en pense individuellement, c’est la masse qui dictera la direction. En espérant que celle-ci soit plus imperméable à la hype que ce qu’elle donne comme impression.  Ça serait un peu cave de laisser aller 400 ans d’histoire pour une nouvelle app super cool qui sera démodée la semaine prochaine. Façon de parler, mais tsé…

Patrice Caron

Patrice Caron

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